12/12/2008

Syngué Sabour

syngué sabour

 

 

 

Atiq Rahimi, Syngué Sabour

 

En faisant cette critique, je suis dans le train. Je viens de terminer le livre dans l’après-midi et je ne peux pas résister au besoin d’en parler. Ca ne peut pas attendre. C’est une nécessité, une impulsion, un instinct. D’avance, je sais que je ne vais pas dormir, j’ai laissé ou emporté quelque chose qui me touche.

 

Le Goncourt 2008.

Un Goncourt. Un roman qu’on est assuré de bien vendre mais qui a toujours mauvaise réputation. Chic, huppé, pipé… ce sont là des adjectifs qu’on entend chaque année.

2008, l’année magique peut-être ? Cette fois-ci, un seul cri, un soutien unanime, des compliments de toutes parts.  « Enfin, le jury sort de son trou ! »crie-t-on partout.

Les masses d’habitude ont tord, aujourd’hui, j’y ajoute ma voix pour cet ouvrage.

 

Syngué Sabour. Goncourt 2008. Une histoire simple et intense.

Un titre, une légende, une définition, pour un témoignage universel et intemporel.

 

Syngué sabour : n.f. (du perse syngue 'pierre', et sabour 'patience'). Pierre de patience. Dans la mythologie perse, il s'agit d'une pierre magique que l'on pose devant soi pour déverser sur elle ses malheurs, ses souffrances, ses douleurs, ses misères... On lui confie tout ce que l'on n'ose pas révéler aux autres... Et la pierre écoute, absorbe comme une éponge tous les mots, tous les secrets jusqu'à ce qu'un beau jour elle éclate... Et ce jour-là, on est délivré.

 

Quelque part en Afghanistan ou ailleurs, une femme veille au chevet de son mari. Il est blessé. C’est devenu un véritable légume qu’il faut laver, panser, nourrir. Ses yeux restent continuellement ouverts, il faut les humidifiés de collyre plusieurs fois par jour.

Quelque part en Afghanistan ou ailleurs, cette femme meurtrie maintient la barre pour ses deux filles dans une ville ravagée par la guerre, guerre civile, guérillas. La peur est partout. Les balles sifflent à intervalles réguliers dans les rues.

Quelque part en Afghanistan ou ailleurs, la vie pour elle s’est arrêtée au souffle régulier de ce corps immobile. Il rythme ses journées comme une horloge ou un compteur tours.

Au loin, elle entend les combats, la voisine qui siffle un air triste, le silence profond.

Les trêves arrivent aux mêmes heures. Le moment de la prière. Elle entend l’imam prêcher. Sa religion l’étouffe. Elle ne sait plus quoi penser. Dieu l’a-t-il abandonnée ? La punit-il ? Est-ce son mari qu’il puni pour être parti se battre en son nom, parce qu’il a participé au Djihad, parce qu’il a fini par se battre contre ses propres frères ?

Elle soigne son homme, s’en délie, s’y fait enchainer.

Depuis qu’elle est née, elle a toujours été sous la férule d’un homme. Son père, son mari, son beau-père. Où est sa liberté à elle qui n’a jamais eu le droit de vivre sa vie ?

Aujourd’hui qu’elle est seule, que son univers est en ruine, il lui reste ses souvenirs, ses interrogations ses désirs qui rejaillissent comme d’une fontaine.

Il lui faut un récipient pour les déposer, ou plutôt, une éponge, une éponge en pierre, une Syngué Sabour. Il lui faut une pierre de patience pour tout lui confier et quand elle aura fini, cette pierre explosera. Cette pierre, ce sera ce morceau de viande sur ce lit, cet homme qu’elle n’a presque jamais vu en dix ans, ce long absent qui est là maintenant, à sa merci.

Elle va enfin pouvoir échanger avec lui, lui confier ses secrets et, qui sait, quand elle aura fini…

 

Pardonnez-moi la métaphore, Atiq Rahimi est le Jésus de la littérature. Il avait changé l’eau en vin, l’écrivain fait de même avec les mots. Un roman court, des mots simples, un petit roman, une histoire tragique mais commune qui se transforme en chef d’œuvre.

Rien ne manque, tout y est. Des miroirs, trois éléments de mises en scène pour mettre en condition avant l’arrivée d’un témoignage bouleversant.

Syngué Sabour, c’est une pierre, c’est l’homme paralysé dans ce livre, c’est l’auteur qui après avoir absorbé, explose dans un roman.

Pourquoi un tel succès pour un petit nouveau ? Parce que le talent n’a pas d’âge, la preuve. Parce que le texte est parfait. Parce que le thème est universel et intemporel.

Ce témoignage est un témoignage en Afghanistan ou ailleurs, un ailleurs qui comprend beaucoup de pays mais c’est aussi un témoignage d’aujourd’hui ou d’avant.

La liberté, l’égalité des femmes, l’absurdité, l’injustice, la religion, le dogme,… Vous pensez sérieusement que ça ne nous concerne pas ? Que c’est un sujet qu’on aborde de loin en se disant qu’on en est sorti depuis longtemps ?

Pourquoi tremblez-vous en lisant, pourquoi cette haleine retenue en tournant la page ?

Cette histoire est née pour devenir un mythe, pour être un miroir, une paire de lunettes sans cesse réutilisée pour s’ouvrir les yeux sur le monde, un Sartre ou un Camus. C’est tout le mal que je lui souhaite, tout le succès que ce livre mérite.

Syngué Sabour d’Atiq Rahimi, un auteur qu’il faudra suivre.

 

Bonne lecture

Ecrivain89 – Quentin

 

Atiq Rahimi goncourt

Atiq Rahimi

09/12/2008

Le Montespan

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Jean Teulé, Le Montespan

 

Un livre choc, on aime ou pas mais on est de toute façon frappé.

Une présentation difficile s’en vient, du moins pour celui qui va devoir l’écrire.

 

Le samedi 20 janvier 1663, huit hommes sortent d’un grand bal donné par Monsieur le frère du roi. Le ton monte, une bagarre éclate. Un défi, le duel.

A cette époque, Louis XIV est sur le trône. Il a formellement interdit sous peine de mort les duels.  Le lendemain, au soir, de ces même huit hommes, sept sont morts et un en fuite en Espagne.

Cette stupide hécatombe, aura laissé un frère en deuil et une future épouse abandonnée par son prétendant. Elle est sublime, devait se marier une semaine plus tard, avait déjà tout acheté, sa robe, sa toilette. Lui, il est tombé sous le charme en une seconde.

A quoi bon annulé le mariage, si seulement le marié change ?

Le samedi suivant, au bas d’un parchemin, ils signent tous deux leur mariage d’un nom qu’ils partageront maintenant en même temps que leur vie.

Montespan

 

A la fin du XVIIe siècle, il existe un moyen d’avoir tout ce que vous désirez : être Le Très Chrétien Roi de France. Malheureusement, les places sont chères. Le XIV, tient son trône et il le gardera pour près de cinquante ans.

Par chance, il existe un autre moyen, moins prestigieux, mais si vous pouvez oublier un instant votre honneur, vous recevrez titres de noblesse, fortune, reconnaissance, importance.

Intéressé ? Il suffit d’envoyer votre femme dans le lit du roi. Enfin, toujours faut-il qu’il accepte le coli…

Deux ans après son mariage, la marquise de Montespan vit dans un joyeux bonheur avec son mari. Ils s’aiment passionnément malgré leur pauvreté car malgré les titres de noblesse, leurs familles sont pauvres. Les ancêtres Montespan étaient des Frondeurs, de quoi en faire les meilleurs ennemis du roi. Leur rébellion, La Fronde,  l’a poussé a quitté son château par crainte pour sa vie quand il était tout jeune. Il ne leurs a jamais pardonné.

Pour le marquis, une seule solution se faire bien voir par le roi pour retrouver un brin de fortune. Il s’endette, lève une troupe et achète une charge militaire près du roi pour combattre les ennemis de la France. Echec sur échec.

Heureusement pour lui, pendant qu’il est parti, sa femme sait se mettre sous de bonnes protections, elle va même jusqu’à rencontrer la présente maitresse du roi qui la présente à la Cour.

Et, pardonnez-moi, l’anachronisme, le Roi flashe.

Désormais, la lutte entre deux hommes vient de s’engager. L’un est le ministre de Dieu sur Terre, l’autre rien du tout. L’un peut bannir, condamner, faire assassiner sans rendre compte, l’autre n’est qu’un malheureux qui pour l’époque n’a eu que le tord de faire un mariage d’amour.

Montespan, cocufié par sa grâce. Un Don de Dieu dont rêve tout les courtisans et lui, lui, il ose se plaindre ! Il défie le roi, fait monter des cornes de cerfs sur son carrosse, fréquente tous les bordels du pays pour repasser une vénérienne à sa majesté.

Lui, il ose menacer le roi, tenter de le faire excommunier par le Pape, le défier en duel !

Qu’arrivera-t-il au petit marquis après avoir refusé tous les cadeaux, les diamants, l’or, les titres ?

 

Dessous le strass, y avait le stress…

 

Pour une fois, Versailles sous un autre angle, un peu plus crue, plus réaliste ? Je ne suis pas historien. Je dirais que tout n’est peut-être pas à prendre pour argent comptant néanmoins, ça fait peut-être du bien d’entrer dans les coulisses du velours, de l’hermine et de la dentelle.

Ironie, humour, se mêle à tendresse et passion pour fournir un ouvrage qui a reçu le Prix de La Presse 2008. Un prix mérité pour son histoire, je regrette peut-être une mise en forme un peu légère ou brouillon, quoiqu’agréable et facile à lire.

Ce livre est peut-être assez particulier, un peu osé par moment. On aime ou on n’aime pas, mais quoi qu’il arrive, on est touché. Je vous laisse vous faire une opinion, vous ne serrez pas déçus.

 

Bonne lecture.

Ecrivain89 – Quentin

 

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Jean Teulé

 

02/12/2008

La Bête humaine

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Emile Zola, La Bête humaine

 

Les classiques. On les réfère, on les admire, on prétend ne pas s’en passer quand on ne donne pas tout simplement l’impression de tous les connaître, de tous les avoir lus.

Grattez un peu sous ce maquillage et vous verrez que très peu savent vraiment de quoi ils parlent. Une rumeur. A peine, certains se souviennent-ils d’une lecture laborieuse du temps où ils étaient jeunes et beaux, sur les bancs des écoliers.

Aujourd’hui, si on parle de classiques, on fait immédiatement rejaillir les légendes de bouche à oreille, celles des écoliers forcés, celles de ceux qui étaient trop jeunes, celles enfin de ceux qui se faisaient une belle jambe du texte.

Les légendes. Oh ! Pas un mince murmure imperceptible, mais presque une armée en campagne contre laquelle il est peu de défenses et qui sapent véritablement nos meilleurs livres.

Pourquoi lire des classiques ? C’est presque résumer la question à pourquoi lire. Que pensez-vous qu’il adviendra à nos bons livres d’aujourd’hui, vos coups de cœur ? Pensez-vous que demain, ils ne deviendront pas à leur tour des classiques ?

 

Vous l’avez compris, j’ai, encore une fois, décidé de vous présenter un de nos auteurs les plus brillants. Son nom seul fait frémir les cours de récré, il s’agit d’Emile Zola.

L’œuvre est vaste, le choix est large. Et si nous nous arrêtions sur une formidable affaire policière, un roman lancé à toute allure comme une locomotive dans les méandres de la folie humaine, voire même animale ?

Vous l’aurez compris si vous connaissez bien vos légendes, j’ai choisi La Bête humaine.

De quoi s’agit-il ?

A vrai dire, d’une histoire passionnante et terriblement compliquée à raconter car les intrigues se croisent et s’entrecroisent pour donner l’impression de se multiplier à l’infini.

 

Jacques Lantier est mécanicien chef à bord d’un train qui fait la liaison entre le Havre et Paris. De la Manche jusqu’à la capitale, il charrie régulièrement des centaines de voyageurs.

Un soir que sa machine tombe en panne, il profite d’un chômage technique de deux jours pour rendre visite à sa vieille tante qui vit avec sa fille et son mari en pleine brousse non loin de Rouen. La personne qu’il découvre là est une dame terriblement usée, souffreteuse, malade, presque agonisante. Sa tante avait, il y a peu, fait un héritage de 1000 francs (ancien) et n’avait pas voulu les partager avec son mari par crainte qu’il ne les dépense. Depuis, elle le soupçonne d’essayer de l’empoisonner.

Lors de ce même séjour, Jacques retrouve du même fait sa cousine Flore, qui semblait n’attendre que lui. Ils se rapprochent, se retrouvent dans la campagne désertique. Seuls les trains passent non loin, grondant leur présence.

La nuit tombée, ils sont seuls dans le jardin. Pourtant, au moment d’embrasser Flore, Jacques sent une pulsion lui remonter du fond de son être. L’envie de tuer. De tuer immédiatement, de prendre un couteau et de l’enfoncer dans cette gorge offerte.

Il s’enfuit. Il se croyait délivrer de ce mal et voilà qu’il le reprend au détour du chemin.

Instinct sauvage, violent, d’une bête qui vit au fond de lui prête à mordre.

Courant toujours plus loin, à l’ombre des étoiles, il évolue entre campagne et civilisation, entre prairie et voie ferrée jusqu’à son arrivée à l’entrée d’un tunnel.

L’envie d’en finir se heurte au manque de courage. Un bruit de train. L’omnibus de Paris qui file vers Le Havre.  Moteur, engrenages, roues, il l’entend rugir dans ce couloir sombre, une deuxième bête pour crever celle qui dort en lui.

Manque de force, il ne fait que regarder passer le train. Il file, file dans la nuit comme s’il ne remarquait pas l’âme en peine juste à côté de lui. Le train ne fait que passer, il attire le regard mais il ne voit rien, ni la détresse de Jacques, ni la lente agonie de cette femme que son mari empoisonne chaque jour un peu plus.

Pourtant, le jeune mécanicien, lui, a les yeux ouverts. Un éclair, une image fugace. Dans le dernier wagon, un homme est en train de se faire poignarder.

Le train est déjà loin. Qu’a-t-il vraiment vu ?

 

Trois grands thèmes dans ce livre : roman policier, roman ferroviaire, roman sur la folie criminelle.

Zola, inutile de vous le cacher est un écrivain réaliste, même naturaliste. Comme vous le savez, ces écrivains s’attachent à dépeindre la réalité en évitant les manœuvres du romantisme. Des personnages plausibles, une intrigue réaliste, possible, plausible et des décors solides.

Le réalisme veut capter le réel, figer le réel ou à tout le moins, en donner l’illusion.

Est-ce à dire que ça ne peut fournir que des romans plats, sans suspens, sans passion, sans intérêt ? Faux, au moins pour ce livre. Dans la Bête humaine, on vit l’histoire à cent à l’heure, dans le doute constant et le besoin incessant de savoir ce qui va se passer.

Qui est l’homme du train ? Qui sont ses assassins ? Jaques réussira-t-il à résister à cet animal qui le ronge de l’intérieur ? Sa tante se sortira-t-elle des griffes de son mari ?

Histoire psychologique qui plonge au cœur du comportement des individus et de leurs passions ; histoire judiciaire qui témoigne de l’injustice, du complot, des arrangements, de la bêtise du pouvoir ; histoire de trains qui rappelle les débuts du cheval de fer, le plaisir de remonter dans une machine à vapeur.

J’ai déjà beaucoup parlé et j’aurais encore beaucoup à dire sur cet ouvrage.

Vous dire que les descriptions, parfois macabres, ou glauques, sont loin d’être d’un ennui mortel comme le raconte les légendes. Vous dire que Zola fait preuve d’un talent incroyable pour raconter des histoires, que sa plume est tout simplement magique et légère, terriblement moderne et sans une seule ride.

L’homme est-il une bête ou la bête un homme ? Vous le saurez seulement en lisant.

Pour ma part, après un livre aussi surprenant, aussi intéressant, J’accuse… le coup.

 

Bonne lecture !

Ecrivain89 – Quentin

 

zola