23/04/2009

Voyage au bout de la nuit.

 

 

celine 2

 

 

Louis Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.

 

« Parler de sa postérité, c’est faire un discours aux asticots. »

Une phrase et tout est dit. Voici l’ambiance du Voyage au bout de la nuit de Céline. Le livre le plus noir, le plus glauque, pessimiste, débile, monstrueux et visionnaire qu’il m’ait été donné de lire et probablement qui n’ait jamais été écrit.

L’atmosphère ? Un Kafka. Tout est absurde, l’homme est absurde. Et les mots se chargent de vous le faire comprendre poisseux, collant, gluant, mouvant comme la lise.

Mais avant de vous faire fuir, parlons un peu de l’histoire.

Ferdinand (… comme Louis-Ferdinand Céline ?), Ferdinand Bardamu est un jeune, un peu paumé sans réel travail, sans réelle occupation comme on en compta beaucoup à la veille de 1914.

Il se retrouve se jour là dans un café pour discuter avec un de ses amis, un copain de cours.

 " Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. C'est Arthur Ganate qui m'a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C'était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l'écoute. "Restons pas dehors ! qu'il me dit. Rentrons ! " Je rentre avec lui. Voilà. "

La discussion s’installe. Le ton bat fort comme entre jeunes étudiants. Et puis, la musique se met à résonner dans la rue. C’est le régiment qui passe. Le beau régiment en habit du dimanche, bien propre, avec toute la fanfare et un gradé en tête si fier et si confiant.

Cette musique… C’est le joueur de flute de Hamelin. Après avoir fait fuir les rats par son vacarme, elle attire les jeunes forces à la guerre, loin de leurs familles.

Ferdinand n’est pas différent des autres. Il veut bien porter ce bel uniforme, il suivrait cet officier n’importe où et il se laisse porter par la musique.

Il suit le régiment, il s’engage.

Mais la guerre est là. Saloperie, chienne affamée de chaire et de sang. En quelques semaines, Bardamu se retrouve sur le front. Quasi immédiatement, dans une patrouille de reconnaissance, son groupe de fait tirer dessus. On se cache vite derrière un arbre. Les balles sifflent, frôlent, se rapproches. Les Allemands visent mal semble dirent son colonel figé sur une petite éminence en train de regarder l’horizon. Il est fou celui-là qui paradait, déchainé plutôt. Cette boucherie, il l’attendait son colonel, maintenant il y est, il se régale, pendant que Ferdinand déguste. Il a peur, peur de la mort. Pas envie non plus de tirer sur des gens qui ne lui ont rien fait, des forgerons, marchands qui parlent juste une autre langue.

Un long sifflement, puis la lumière, la boue et le bruit fracasse tout. Est-il mort ?

Non, pas encore. Le temps de revenir à la raison, le temps que ça se calme.

C’était un obus. Son colonel est éparpillé en million de morceaux. Peut-être qu’il en a sur lui ? Un soldat proche de lui n’a plus qu’un trou baillant d’où le sang ruisselle à la place de la tête. Celle-ci se trouve quelques mètres plus loin.

La guerre. Cette boucherie. Mais pourquoi veulent-ils tous nous tuer, ceux d’en face, ceux qui nous dirigent ? Pourquoi ont-ils cette rage de nous envoyer nous faire ouvrir les tripes par les couteaux et les balles allemandes ?

Blessé, traumatisé, la guerre est finie sur le front pour Ferdinand. Il ne lui reste plus qu’à en mener une pour rester en vie dans les hôpitaux militaires, puis dans les colonies d’Afrique et aux Etats-Unis. Un combat fuite, une plongée dans le noir et la pourriture de l’espèce humaine, une vision pessimiste ou réelle que nous oblige à voir Louis Ferdinand Céline.

Anti-guerre, anticapitaliste, anti-colonisation, anti-esclavage, presque anarchique, Céline dénonce, brise, éclate et pense à l’envers cette machine à prendre, utiliser, jeter, remplacer les êtres humains qu’est la société.

Son style, ses mots, ses paroles choquent, c’est le Céline humain, celui qu’il faut retenir avant qu’il n’écrive Bagatelles pour un massacre notoirement antisémites.

 

 

 

 

Celine Louis Ferdinand

 

 « Allez-vous-en tous ! Allez rejoindre vos régiments ! Et vivement ! qu’il gueulait.
— Où qu’il est le régiment, mon commandant ? qu’on demandait nous...
— Il est à Barbagny.
— Où que c’est Barbagny ?
— C’est par là ! »
   Par là, où il montrait, il n’y avait rien que la nuit, comme partout d’ailleurs, une nuit énorme qui bouffait la route à deux pas de nous et même qu’il n’en sortait du noir qu’un petit bout de route grand comme la langue.
   Allez donc le chercher son Barbagny dans la fin d’un monde ! Il aurait fallu qu’on sacrifiât pour le retrouver son Barbagny au moins un escadron tout entier ! Et encore un escadron de braves ! Et moi qui n’étais point brave et qui ne voyais pas du tout pourquoi je l’aurais été brave, j’avais évidemment encore moins envie que personne de retrouver son Barbagny, dont il nous parlait d’ailleurs lui-même absolument au hasard. C’était comme si on avait essayé en m’engueulant très fort de me donner l’envie d’aller me suicider. Ces choses-là on les a ou on ne les a pas.
   De toute cette obscurité si épaisse qu’il vous semblait qu’on ne reverrait plus son bras dès qu’on l’étendait un peu plus loin que l’épaule, je ne savais qu’une chose, mais cela alors tout à fait certainement, c’est qu’elle contenait des volontés homicides énormes et sans nombre.
   Cette gueule d’État-major n’avait de cesse dès le soir revenu de nous expédier au trépas et ça le prenait souvent dès le coucher du soleil. On luttait un peu avec lui à coups d’inertie, on s’obstinait à ne pas le comprendre, on s’accrochait au cantonnement pépère tant bien que mal, tant qu’on pouvait, mais enfin quand on ne voyait plus les arbres, à la fin, il fallait consentir tout de même à s’en aller mourir un peu ; le dîner du général était prêt.

                                                                       Céline, Voyage au bout de la nuit.

 

 

- Oh! Vous êtes donc tout-à-fait lâche, Ferdinand! Vous êtes répugnant comme un rat...

- Oui, tout-à-fait lâche, Lola,  je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans... Je ne la déplore pas moi... Je ne pleurniche pas dessus moi... Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux: je ne veux plus mourir.

                                                                       Céline, Voyage au bout de la nuit.

 

“Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en a déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameuses même. Mais chez nous, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là, l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.”

                                                           Céline, Voyage au bout de la nuit.

 

celine

 

Commentaires

nuit d'amérique
"Nuit d'Amérique"

(d'après les chapitres américains du "Voyage au bout de la nuit" de L. F. Céline)

Théâtre du temps, 9 rue du Morvan, Paris. Métro Voltaire.

Du 17 au 28 février 2010.
20h30 / 17h dimanche.

Synopsis : Bardamu débarque pauvre et fiévreux au pays du travail à la chaîne et du dieu Dollar.


Version scénique / Mise en scène : Julien Bal
Avec : Guillaume Paulette (Bardamu)
Valentina Sanges (Molly)
Giulio Serafini (Le groom, le joueur de Base Ball qui danse au bordel)
Julien Ratel (Flora, l'infirmier, Bébert le chanteur)
Renaud Amalbert (Pierrot le fou)
David Augerot (Marcel, Robinson, le facteur de Meudon)
Lumières : Renaud Amalbert
décor : Lightcorner


Informations : chromoscompagnie ( at ) yahoo.fr
01 43 55 10 88

Écrit par : chromos | 31/01/2010

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