28/04/2009

Zazie dans le métro

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Raymond Queneau, Zazie dans le métro.

 

Direction Paris, la gare. Un train vient d’arriver, Zazie en descend avec sa mère. Sur le quai, son oncle Gabriel l’attend. Ce week-end, c’est lui qui va garder la petite, le temps que sa mère aille fricoter avec son nouvel amant. Elle, c’est une gamine de dix ans, une terreur qui « ferait battre des montagnes ».

On sort de la gare. La mère est déjà loin.

"Zazie, si ça te plaît de voir vraiment les Invalides et le tombeau véritable du vrai Napoléon, je t'y conduirai."

-Napoléon mon cul. Il m'intéresse pas du tout, cet enflé, avec son chapeau à la con.

-Alors Zazie, qu’est-ce que tu veux faire ? demande Gabriel, géant gentil mais impressionnant.

-Moi, je veux voir le métro.

-Pas de chance, y a grève aujourd’hui.

-Grève, mon cul !

-Si, et ça va durer encore un bout de temps.

Zazie verra-t-elle son métro parisien ? On ne va pas gâcher le suspense. Quoi qu’il en soit, elle va avoir l’occasion de visiter Paris et de rencontrer du monde.

D’abord, ce sera Charles dans son taxi, puis la piaule de Gabriel et le bar de Turandot.

Elle découvrira que tonton Gabriel a besoin de beaucoup dormir la journée parce qu’il danse la nuit en tutu dans un bar… En tout cas, il est pas hormosessuel puisqu’il est marié avec Marcel(ine)…

En deux jours, elle aura le temps de faire une fugue, de se laisser entraîner au marché aux puces par un homme louche qui lui paiera peut-être des bluejeans, avant de se faire ramener chez elle par la police. Elle visitera la Tour Eiffel finalement où tonton aura le vertige et où elle fera décider à Charles de se marier avec Mado p’tit pieds la serveuse du bar.

C’était juste avant que Gabriel ne se fasse enlever par des touristes et qu’elle ne doive traverser tout Paris à sa recherche.

 

Les clés d’un bon roman.

Qui a dit qu’il fallait un scénario rationnel, vraisemblable et indiscutable pour faire un bon livre ?

Zazie dans le métro, c’est une trame décousue, branlante et douteuse et pourtant, il est évident que c’est un petit bijou si on accepte cette prémisse.

La magie du mot et du verbe se trouve-t-elle dans la poésie châtiée ou dans l’adaptation, presque forcée, du langage oral sur le papier ? On peut se poser la question.

Si un Balzac ou un Flaubert met à genou par la pureté de son écriture, un Céline ou un Queneau sont tout aussi capables de vous emmener au septième avec des mots crus et des phrases salées.

Lire Zazie, c’est donc aussi se prouver que la littérature n’est pas un monolithe de plusieurs tonnes franchement dur à enfoncer. Le tout, c’est de trouver ce qu’on aime, Zola, Camus ou Queneau.

Lire Zazie, c’est un tour d’horizon du monde, une petite visite dans Paris. Pas de description de monuments, désolé pour les visiteurs mais bien plus l’expression de la vision que se font les gens de la ville. Routinière pour les habitués, labyrinthique pour les débutants, superbe en tout point pour les touristes…

C’est aussi la littérature à visage humain. Celle qu’a développée le réalisme du XIXe et qui s’intéresse à décrire des gens communs avec leurs vies banales. Mais Zazie est paru en 1959, ça sent bon la fraicheur des romanciers de  laboratoire qui ont tenté de faire du neuf.

Zazie enfin, c’est cette nouvelle jeunesse immédiatement plongée dans le monde sans avoir eu le temps d’apprendre vraiment, sans avoir reçu « d’initiation », qui reçoit trop vite des outils sans avoir le mode d’emploi. Ainsi, le langage châtié lâché à tout va, le questionnement sur l’hormosessualité, la fugue, … Ici, l’initiation se fera en deux jours terminée par cette réplique :

-Alors Zazie, qu’as-tu fait de beau ?

-J’ai vieilli.

Enfin, Zazie, au premier degré, c’est le plaisir de la lecture et du rire, bien calé dans son fauteuil, avec le besoin de tout lire avant d’aller dormir.  

 

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            Les premières lignes.

 

 

Doukipudonktan, se demanda Gabriel excédé. Pas possible, ils se nettoient jamais. Dans le journal, on dit qu'il y a pas onze pour cent des appartements à Paris qui ont des salles de bain, ça m'étonne pas, mais on peut se laver sans. Tous ceux-là qui m'entourent, ils doivent pas faire de grands efforts. D'un autre côté, c'est tout de même pas un choix parmi les plus crasseux de Paris. Y a pas de raison. C'est le hasard qui les a réunis. On peut pas supposer que les gens qui attendent à la gare d'Austerlitz sentent plus mauvais que ceux qu'attendent à la gare de Lyon. Non vraiment, y a pas de raison. Tout de même quelle odeur.

Gabriel extirpa de sa manche une pochette de soie couleur mauve et s'en tamponna le tarin.

"Qu'est-ce qui pue comme ça ?" dit une bonne femme à haute voix.

Elle pensait pas à elle en disant ça, elle était pas égoïste, elle voulait parler du parfum qui émanait de ce meussieu.

"Ça, ptite mère, répondit Gabriel qui avait de la vitesse dans la repartie, c'est Barbouze, un parfum de chez Fior.

– Ça devrait pas être permis d'empester le monde comme ça, continua la rombière sûre de son bon droit.

– Si je comprends bien, ptite mère, tu crois que ton parfum naturel fait la pige à celui des rosiers. Eh bien, tu te trompes, ptite mère, tu te trompes.

– T'entends ça ?" dit la bonne femme à un ptit type à côté d'elle, probablement celui qu'avait le droit de la grimper légalement. "T'entends comme il me manque de respect, ce gros cochon ?"

Le ptit type examina le gabarit de Gabriel et se dit c'est un malabar, mais les malabars c'est toujours bon, ça profite jamais de leur force, ça serait lâche de leur part. Tout faraud, il cria :

"Tu pues, eh gorille. "

Gabriel soupira. Encore faire appel à la violence. Ça le dégoûtait cette contrainte. Depuis l'hominisation première, ça n'avait jamais arrêté. Mais enfin fallait ce qu'il fallait. C'était pas de sa faute à lui, Gabriel, si c'était toujours les faibles qui emmerdaient le monde. Il allait tout de même laisser une chance au moucheron.

"Répète un peu voir", qu'il dit Gabriel.

Un peu étonné que le costaud répliquât, le ptit type prit le temps de fignoler la réponse que voici :

"Répéter un peu quoi ?"

Pas mécontent de sa formule, le ptit type. Seulement, l'armoire à glace insistait : elle se pencha pour proférer cette pentasyllabe monophasée :

"Skeutadittaleur... "

Le ptit type se mit à craindre. C'était le temps pour lui, c'était le moment de se forger quelque bouclier verbal. Le premier qu'il trouva fut un alexandrin :

"D'abord, je vous permets pas de me tutoyer.

– Foireux", répliqua Gabriel avec simplicité.

Et il leva le bras comme s'il voulait donner la beigne à son interlocuteur. Sans insister, celui-ci s'en alla de lui-même au sol, parmi les jambes des gens. Il avait une grosse envie de pleurer. Heureusement vlà ltrain qu'entre en gare, ce qui change le paysage. La foule parfumée dirige ses multiples regards vers les arrivants qui commencent à défiler, les hommes d'affaires en tête au pas accéléré avec leur porte-documents au bout du bras pour tout bagage et leur air de savoir voyager mieux que les autres.

Gabriel regarde dans le lointain ; elles, elles doivent être à la traîne, les femmes c'est toujours à la traîne ; mais non, une mouflette surgit qui l'interpelle :

"Chsuis Zazie, jparie que tu es mon tonton Gabriel.

– C'est bien moi, répond Gabriel en anoblissant son ton. Oui, je suis ton tonton."

La gosse se marre. Gabriel, souriant poliment, la prend dans ses bras, il la transporte au niveau de ses lèvres, il l'embrasse, elle l'embrasse, il la redescend.

"Tu sens rien bon, dit l'enfant.

– Barbouze de chez Fior, explique le colosse.

– Tu m'en mettras un peu derrière les oreilles ?

– C'est un parfum d'homme.

– Tu vois l'objet, dit Jeanne Lalochère s'amenant enfin. T'as bien voulu t'en charger, eh bien, le voilà.

– Ça ira, dit Gabriel.

– Je peux te taire confiance ? Tu comprends, je ne veux pas qu'elle se fasse violer par toute la famille.

– Mais,, manman, tu sais bien que tu étais arrivée juste au bon moment, la dernière fois.

– En tout cas, dit Jeanne Lalochère, je ne veux pas que ça recommence.

– Tu peux être tranquille, dit Gabriel.

– Bon. Alors je vous retrouve ici après-demain pour le train de six heures soixante.

– Côté départ. dit Gabriel.

– Natürlich, dit Jeanne Lalochère qui avait été occupée. A propos, ta femme, ça va ?

– Je te remercie. Tu viendras pas nous voir ?

– J'aurai pas le temps.

– C'est comme ça qu'elle est quand elle a un jules, dit Zazie, la famille ça compte plus pour elle."

 

                                                                       Raymond Queneau, Zazie dans le métro

                                                                       Les premières lignes.

23/04/2009

Voyage au bout de la nuit.

 

 

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Louis Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.

 

« Parler de sa postérité, c’est faire un discours aux asticots. »

Une phrase et tout est dit. Voici l’ambiance du Voyage au bout de la nuit de Céline. Le livre le plus noir, le plus glauque, pessimiste, débile, monstrueux et visionnaire qu’il m’ait été donné de lire et probablement qui n’ait jamais été écrit.

L’atmosphère ? Un Kafka. Tout est absurde, l’homme est absurde. Et les mots se chargent de vous le faire comprendre poisseux, collant, gluant, mouvant comme la lise.

Mais avant de vous faire fuir, parlons un peu de l’histoire.

Ferdinand (… comme Louis-Ferdinand Céline ?), Ferdinand Bardamu est un jeune, un peu paumé sans réel travail, sans réelle occupation comme on en compta beaucoup à la veille de 1914.

Il se retrouve se jour là dans un café pour discuter avec un de ses amis, un copain de cours.

 " Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. C'est Arthur Ganate qui m'a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C'était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l'écoute. "Restons pas dehors ! qu'il me dit. Rentrons ! " Je rentre avec lui. Voilà. "

La discussion s’installe. Le ton bat fort comme entre jeunes étudiants. Et puis, la musique se met à résonner dans la rue. C’est le régiment qui passe. Le beau régiment en habit du dimanche, bien propre, avec toute la fanfare et un gradé en tête si fier et si confiant.

Cette musique… C’est le joueur de flute de Hamelin. Après avoir fait fuir les rats par son vacarme, elle attire les jeunes forces à la guerre, loin de leurs familles.

Ferdinand n’est pas différent des autres. Il veut bien porter ce bel uniforme, il suivrait cet officier n’importe où et il se laisse porter par la musique.

Il suit le régiment, il s’engage.

Mais la guerre est là. Saloperie, chienne affamée de chaire et de sang. En quelques semaines, Bardamu se retrouve sur le front. Quasi immédiatement, dans une patrouille de reconnaissance, son groupe de fait tirer dessus. On se cache vite derrière un arbre. Les balles sifflent, frôlent, se rapproches. Les Allemands visent mal semble dirent son colonel figé sur une petite éminence en train de regarder l’horizon. Il est fou celui-là qui paradait, déchainé plutôt. Cette boucherie, il l’attendait son colonel, maintenant il y est, il se régale, pendant que Ferdinand déguste. Il a peur, peur de la mort. Pas envie non plus de tirer sur des gens qui ne lui ont rien fait, des forgerons, marchands qui parlent juste une autre langue.

Un long sifflement, puis la lumière, la boue et le bruit fracasse tout. Est-il mort ?

Non, pas encore. Le temps de revenir à la raison, le temps que ça se calme.

C’était un obus. Son colonel est éparpillé en million de morceaux. Peut-être qu’il en a sur lui ? Un soldat proche de lui n’a plus qu’un trou baillant d’où le sang ruisselle à la place de la tête. Celle-ci se trouve quelques mètres plus loin.

La guerre. Cette boucherie. Mais pourquoi veulent-ils tous nous tuer, ceux d’en face, ceux qui nous dirigent ? Pourquoi ont-ils cette rage de nous envoyer nous faire ouvrir les tripes par les couteaux et les balles allemandes ?

Blessé, traumatisé, la guerre est finie sur le front pour Ferdinand. Il ne lui reste plus qu’à en mener une pour rester en vie dans les hôpitaux militaires, puis dans les colonies d’Afrique et aux Etats-Unis. Un combat fuite, une plongée dans le noir et la pourriture de l’espèce humaine, une vision pessimiste ou réelle que nous oblige à voir Louis Ferdinand Céline.

Anti-guerre, anticapitaliste, anti-colonisation, anti-esclavage, presque anarchique, Céline dénonce, brise, éclate et pense à l’envers cette machine à prendre, utiliser, jeter, remplacer les êtres humains qu’est la société.

Son style, ses mots, ses paroles choquent, c’est le Céline humain, celui qu’il faut retenir avant qu’il n’écrive Bagatelles pour un massacre notoirement antisémites.

 

 

 

 

Celine Louis Ferdinand

 

 « Allez-vous-en tous ! Allez rejoindre vos régiments ! Et vivement ! qu’il gueulait.
— Où qu’il est le régiment, mon commandant ? qu’on demandait nous...
— Il est à Barbagny.
— Où que c’est Barbagny ?
— C’est par là ! »
   Par là, où il montrait, il n’y avait rien que la nuit, comme partout d’ailleurs, une nuit énorme qui bouffait la route à deux pas de nous et même qu’il n’en sortait du noir qu’un petit bout de route grand comme la langue.
   Allez donc le chercher son Barbagny dans la fin d’un monde ! Il aurait fallu qu’on sacrifiât pour le retrouver son Barbagny au moins un escadron tout entier ! Et encore un escadron de braves ! Et moi qui n’étais point brave et qui ne voyais pas du tout pourquoi je l’aurais été brave, j’avais évidemment encore moins envie que personne de retrouver son Barbagny, dont il nous parlait d’ailleurs lui-même absolument au hasard. C’était comme si on avait essayé en m’engueulant très fort de me donner l’envie d’aller me suicider. Ces choses-là on les a ou on ne les a pas.
   De toute cette obscurité si épaisse qu’il vous semblait qu’on ne reverrait plus son bras dès qu’on l’étendait un peu plus loin que l’épaule, je ne savais qu’une chose, mais cela alors tout à fait certainement, c’est qu’elle contenait des volontés homicides énormes et sans nombre.
   Cette gueule d’État-major n’avait de cesse dès le soir revenu de nous expédier au trépas et ça le prenait souvent dès le coucher du soleil. On luttait un peu avec lui à coups d’inertie, on s’obstinait à ne pas le comprendre, on s’accrochait au cantonnement pépère tant bien que mal, tant qu’on pouvait, mais enfin quand on ne voyait plus les arbres, à la fin, il fallait consentir tout de même à s’en aller mourir un peu ; le dîner du général était prêt.

                                                                       Céline, Voyage au bout de la nuit.

 

 

- Oh! Vous êtes donc tout-à-fait lâche, Ferdinand! Vous êtes répugnant comme un rat...

- Oui, tout-à-fait lâche, Lola,  je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans... Je ne la déplore pas moi... Je ne pleurniche pas dessus moi... Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux: je ne veux plus mourir.

                                                                       Céline, Voyage au bout de la nuit.

 

“Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en a déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameuses même. Mais chez nous, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là, l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.”

                                                           Céline, Voyage au bout de la nuit.

 

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