11/05/2009

L'amant

l'amant

 

Marguerite Duras, L’Amant

 

Prix Goncourt 1984, une des auteurs français les plus lus dans le monde. Des milliers et des milliers d’exemplaires d’un petit livre, l’Amant.

Un grand petit livre, qui raconte une vie, une portion de vie, sous couvert de quelques tableaux allant et venant au rythme de la mémoire.

Un petit livre qui ne se lit pas par l’esprit mais par le cœur, parce que ce récit n’est pas tant un repas à prendre pour grandir dans la tête mais plutôt un bain de vapeur dans lequel il faut plonger son cœur en le laissant bien profiter de chacune des effluves.

L’amant, c’est le livre court, simple, épuré, un petit vase d’où débordent et se déversent toutes les émotions, la sensibilité.

L’amant, c’est une histoire qui remonte aux années 1920, dans l’Indochine coloniale.

Là-bas, une jeune fille de quinze ans vit avec sa mère et ses deux frères. Son père, fonctionnaire est mort, il y a peu de temps et leur famille s’en trouve ruinée. Sa mère, elle, travaille dans une école. Elle est bizarre, plus que lunatique. Folle ?

Le fou, c’est son frère ainé, un voleur de placard, un voleur de placard familiaux, un rien et une terreur pour son petit frère, lui pourtant si doux.

Elle, elle a quinze ans donc et ce soir elle rentre comme d’habitude au pensionnat de fille plus loin sur la route. Il faut prendre l’autocar. Elle s’est une blanche, elle a droit aux premières places, juste derrière le chauffeur. Plus tard, c’est la plate-forme que le car doit prendre pour traverser le fleuve. Elle sort toujours à ce moment là. Un réflexe et une peur. Peur que la barque ne se renverse et qu’elle ne coule à pic en restant dans le car.

Elle se trouve le long de la barrière, sa robe usée flotte au vent, ses chaussures brillent tandis que sa tête se couvre d’un chapeau, un chapeau d’homme.

Dans sa voiture, il la voit. Lui, c’est le fils d’un homme d’affaire du coin. Il a peur d’elle. Il a raison. Lui, ce n’est qu’un indigène.

« Il m’aime et parce qu’il m’aimait, je ne pouvais pas ne pas l’aimer. » pense-t-elle.

Tous les séparent. Vraiment ?

 

Les souvenirs d’une écrivaine géniale bercés de romance. Avis à tous, c’est loin d’être de l’eau de rose, c’est loin d’être inutile à lire.

Les mots, ces petits démons qui font le jeu des auteurs. Des mots qui accrochent, des mots qui font pleurer, des mots qui retiennent, des mots qui frappent. Des mots de Duras, des mots de l’Amant et c’est comme un gouffre qui vous aspirent dans un autre monde, un souffle qui vous prend et qui n’est en fait que le signe flagrant de la virtuosité de cette magnifique auteure.

Bonne lecture.

 

Quentin.

 

l'amant 1

 

 

 

Je n'avais jamais vu de film avec ces Indiennes qui portent ces mêmes chapeaux à bord plat et des tresses par le devant de leur corps. Ce jour-là j'ai aussi des tresses, je ne les ai pas relevées comme je le fais d'habitude, mais ce ne sont pas les mêmes. J'ai deux longues tresses par le devant de mon corps comme ces femmes du cinéma que je n'ai jamais vues mais ce sont des tresses d'enfant. Depuis que j'ai le chapeau, pour pouvoir le mettre je ne relève plus mes cheveux. Depuis quelque temps je tire fort sur mes cheveux, je les coiffe en arrière, je voudrais qu'ils soient plats, qu'on les voie moins. Chaque soir je les peigne et je refais mes nattes avant de me coucher comme ma mère m'a appris. Mes cheveux sont lourds, souples, douloureux, une masse cuivrée qui m'arrive aux reins. On dit souvent que c'est ce que j'ai de plus beau et moi j'entends que ça signifie que je ne suis pas belle. Ces cheveux remarquables je les ferai couper à vingt-trois ans à Paris, cinq ans après avoir quitté ma mère. J'ai dit: coupez. Il a coupé. Le tout en un seul geste, pour dégrossir le chantier, le ciseau froid a frôlé la peau du cou. C'est tombé par terre. On m'a demandé si je les voulais, qu'on en ferait un paquet. J'ai dit non. Après on n'a plus dit que j 'avais de beaux cheveux, je veux dire on ne l'a plus jamais dit à ce point-là, comme avant on me le disait, avant de les couper. Après, on a plutôt dit elle a un beau regard. Le sourire aussi, pas mal.

Sur le bac, regardez-moi, je les ai encore. Quinze ans et demi. Déjà je suis fardée. Je mets de la crème Tokalon, j'essaye de cacher les taches de rousseur que j'ai sur le haut des joues, sous les yeux. Par dessus la crème Tokalon je mets de la poudre couleur chair, marque Houbigan. Cette poudre est à ma mère qui en met pour aller aux soirées de l'administration générale. Ce jour-là j'ai aussi du rouge à lèvres rouge sombre comme alors, cerise. Je ne sais pas comment je me le suis procuré, c'est peut-être Hélène Lagonelle qui l'a volé à sa mère pour moi, je ne sais plus. Je n'ai pas de parfum, chez ma mère c'est l'eau de Cologne et le savon Palmolive.

L'homme élégant est descendu de la limousine, il fume une cigarette anglaise. Il regarde la jeune fille au feutre d'homme et aux chaussures d'or. II vient vers elle lentement. C'est visible, il est intimidé. Il ne sourit pas tout d'abord. Tout d'abord il lui offre une cigarette. Sa main tremble. Il y a cette différence de race, il n'est pas blanc, il doit la surmonter, c'est pourquoi il tremble. Elle lui dit qu'elle ne fume pas, non merci. Elle ne dit rien d'autre, elle ne lui dit pas laissez-moi tranquille. Alors il a moins peur. Alors il lui dit qu'il croit rêver. Elle ne répond pas. Ce n'est pas la peine qu'elle réponde, que répondrait-elle. Elle attend. Alors il le lui demande: mais d'où venez-vous ? Elle dit qu'elle est la fille de l'institutrice de l'école de filles de Sadec. Il réfléchit et puis il dit qu'il a entendu parler de cette dame, sa mère, de son manque de chance avec cette concession qu'elle aurait achetée au Cambodge, c'est bien ça n'est-ce pas? Oui c'est ça.
Il répète que c'est tout à fait extraordinaire de la voir sur ce bac. Si tôt le matin, une jeune fille belle comme elle l'est, vous ne vous rendez pas compte, c'est très inattendu, une jeune fille blanche dans un car indigène.
Il lui dit que le chapeau lui va bien, très bien même, que c'est... original... un chapeau d'homme, pourquoi pas? elle est si jolie, elle peut tout se permettre.
Elle le regarde. Elle lui demande qui il est. Il dit qu'il revient de Paris où il a fait ses études, qu'il habite Sadec: lui aussi, justement sur le fleuve, la grande maison avec les grandes terrasses aux balustrades de céramique bleue. Elle lui demande ce qu'il est. Il dit qu'il est chinois, que sa famille vient de la Chine du Nord, de Fou-Chouen. Voulez-vous me permettre de vous ramener chez vous a Saigon? Elle est d'accord. Il dit au chauffeur de prendre les bagages de la jeune fille dans le car et de les mettre dans l'auto noire.
Chinois. Il est de cette minorité financière d'origine chinoise qui tient tout l'immobilier populaire de la colonie. Il est celui qui passait le Mékong ce jour-là en direction de Saigon.

Elle entre dans l'auto noire. La portière se referme. Une détresse à peine ressentie se produit tour à coup, une fatigue, la lumière sur le fleuve qui se ternit, mais à peine. Une surdité très légère aussi, un brouillard, partout.

Je ne ferai plus jamais le voyage en car pour indigènes. Dorénavant, j'aurai une limousine pour aller au lycée et me ramener à la pension. Je dînerai dans les endroits les plus élégants de la ville. Et je serai toujours là à regretter tout ce que je fais, tout ce que je laisse, tout ce que je prends, le bon comme le mauvais, le car, le chauffeur du car avec qui je riais, les vieilles chiqueuses de bétel des places arrière, les enfants sur les porte-bagages, la famille de Sadec, l'horreur de la famille de Sadec, son silence génial.

Il parlait. Il disait qu'il s'ennuyait de Paris, des adorables Parisiennes, des noces, des bombes, ah là là, de la Coupole, de la Rotonde, moi la Rotonde je préfère, des boites de nuit, de cette existence "épatante" qu'il avait menée pendant deux ans. Elle écoutait, attentive aux renseignements de son discours qui débouchaient sur la richesse, qui auraient pu donner une indication sur le montant des millions. Il continuait à raconter. Sa mère à lui était morte, il était enfant unique. Seul lui restait le père détenteur de l'argent. Mais vous savez ce que c'est, il est rivé à sa pipe d'opium face au fleuve depuis dix ans, il gère sa fortune depuis son lit de camp. Elle dit qu'elle voit.

Il refusera le mariage de son fils avec la petite prostituée blanche du poste de Sadec.

Marguerite Duras, L’Amant, éditions de Minuit

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