18/01/2010

Don Quichotte

Don Quichotte

Miguel de Cervantès, L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche

 

Quel est le personnage le plus célèbre de la littérature européenne ? Don Quichotte, bien entendu. Le héros éponyme du roman de Cervantès célèbre plus de quatre cents ans d’existence. Une prodigieuse vitalité pour un texte dont les universitaires s’accordent à faire le premier roman de la littérature européenne. Pour cette seule raison, le Chevalier à la Triste Figure mérite qu’on s’intéresse à lui. Néanmoins, il a plus d’un tour dans son sac pour attirer petits et grands.

L’histoire se déroule à peu près aux mêmes dates que celle de son écriture. A cette époque, Colomb a découvert l’Amérique depuis plus d’un siècle. L’invention de Gutenberg court le Vieux Continent, tandis que la poudre à canon n’a pas fini de faire des ravages. Cette dernière est sans conteste un des éléments les plus importants dans l’histoire de Don Quichotte. Son apparition a en effet signé la fin de la chevalerie. Adieu la légende du chevalier sans peur se battant à l’épée quand il peut être abattu sans duel loyal, à des centaines de pieds de là, par un inconnu, un va-nu-pieds d’une petite balle métallique. Oui, l’invention des fusils et des canons à révolutionner le monde en profondeur.

Heureusement, pour ceux qui rêvent encore aux héros de jadis, il y a toujours les livres. Lancelot, Perceval, le roi Arthur, Roland, Tristan, Amadis de Gaule, tous ses hommes sans peur et sans reproche font encore les beaux jours des éditeurs et des lecteurs. L’un d’entre eux est un vieil hidalgo (un petit noble en espagnol), un brin allumé dans son genre, il considère que ce qui se trouve dans les livres est une trace du passé. Pire encore, il se met à croire que lui-même peut devenir un chevalier errant, sauveur de ces dames et redresseur de tords.

Ainsi naquit Don Quichotte, qui commença par se trouver un écuyer, Sancho Pança avant de prendre la route sur une vieille carne décharnée qu’il baptisa du doux nom de Rossinante. Comme il lui fallait une noble dame à défendre, le Chevalier à la Triste Figure se choisit une fille de joie. Comme il lui fallait des châteaux et des seigneurs, il se mit à prendre les auberges et leurs propriétaires comme tels. Puisqu’enfin, il lui fallait des adversaires à combattre, il s’attaqua à des moulins qu’il prit pour des géants. Et si la réalité ne correspondait pas toujours à un roman de chevalerie, c’est qu’un affreux mage était derrière tout ça avec ses sortilèges. Voici le début des aventures de Don Quichotte mais il en vécut encore bien d’autres en libérant des galériens et en devenant la cible de l’Inquisition. Ce grand voyageur, ce grand rêveur et ce grand héros a toute une épopée à vous faire vivre.

Quatre cent ans après sa mort, Cervantès est le plus moderne, le plus truculent et le plus doué des auteurs européens. Son œuvre de légende a marqué à tout jamais le paysage littéraire européen et mondial.

Extrait, Don Quichotte par Miguel de Cervantès

Où l’on raconte de quelle gracieuse manière don Quichotte se fit armer chevalier

 

Ainsi tourmenté de cette pensée, il dépêcha son maigre souper d’auberge ; puis, dès qu’il l’eut achevé, il appela l’hôte, et, le menant dans l’écurie, dont il ferma la porte, il se mit à genoux devant lui en disant :

« Jamais je ne me lèverai d’où je suis, valeureux chevalier, avant que Votre Courtoisie m’octroie un don que je veux lui demander, lequel tournera à votre gloire et au service du genre humain. »

Quand il vit son hôte à ses pieds, et qu’il entendit de semblables raisons, l’hôtelier le regardait tout surpris, sans savoir que faire ni que dire, et s’opiniâtrait à le relever. Mais il ne put y parvenir, si ce n’est en lui disant qu’il lui octroyait le don demandé.

« Je n’attendais pas moins, seigneur, de votre grande magnificence, répondit don Quichotte ; ainsi, je vous le déclare, ce don que je vous demande, et que votre libéralité m’octroie, c’est que demain matin vous m’armiez chevalier. Cette nuit, dans la chapelle de votre château, je passerai la veillée des armes, et demain, ainsi que je l’ai dit, s’accomplira ce que tant je désire, afin de pouvoir, comme il se doit, courir les quatre parties du monde, cherchant les aventures au profit des nécessiteux, selon le devoir de la chevalerie et des chevaliers errants comme moi, qu’à de semblables exploits porte leur inclination. »

L’hôtelier, qui était passablement matois, comme on l’a dit, et qui avait déjà quelque soupçon du jugement fêlé de son hôte, acheva de s’en convaincre quand il lui entendit tenir de tels propos ; mais, pour s’apprêter de quoi rire cette nuit, il résolut de suivre son humeur, et lui répondit qu’il avait parfaitement raison d’avoir ce désir ; qu’une telle résolution était propre et naturelle aux gentilshommes de haute volée, comme il semblait être, et comme l’annonçait sa bonne mine.

« Moi-même, ajouta-t-il, dans les années de ma jeunesse, je me suis adonné à cet honorable exercice ; j’ai parcouru diverses parties du monde, cherchant mes aventures, sans manquer à visiter le faubourg aux Perches de Malaga, les îles de Riaran, le compas de Séville, l’aqueduc de Ségovie, l’oliverie de Valence, les rondes de Grenade, la plage de San-Lucar, le haras de Cordoue, les guinguettes de Tolède, et d’autres endroits où j’ai pu exercer aussi bien la vitesse de mes pieds que la subtilité de mes mains, causant une foule de torts, courtisant des veuves, défaisant quelques demoiselles, et trompant beaucoup d’orphelins, finalement me rendant célèbre dans presque tous les tribunaux et cours que possède l’Espagne. À la fin je suis venu me retirer dans ce mien château, où je vis de ma fortune et de celle d’autrui, y recevant tous les chevaliers errants de quelque condition et qualité qu’ils soient, seulement pour la grande affection que je leur porte, et pourvu qu’ils partagent avec moi leurs finances en retour de mes bonnes intentions. »